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L’espace en passage : Transparences croisées, de la résidence à l’exposition

by Archi Mag

Article par : Sana Letaief

Le 19 avril, la Galerie Alain Nadaud a accueilli le vernissage de « Transparences croisées », prolongeant la résidence où les œuvres se sont construites durant les échanges. À l’issue de ce temps intensif, les artistes se retrouvent entre fatigue et accomplissement, dans un moment de bascule où le travail quitte l’atelier pour devenir exposition. L’espace, jusque-là dédié à l’échange et à l’expérimentation, s’est transformé pour laisser place à l’accrochage. Les œuvres ont pris place, et les projecteurs se sont allumés, révélant des formes passées de l’expérimentation à leur déploiement dans l’espace d’exposition.

Avant même le seuil, le corps monumental peint par Najet Dhahbi s’impose. Placée au centre du dispositif, son œuvre ne se contente pas d’occuper l’espace : elle l’organise. Figure charnière de la résidence, elle en constitue le lien, le noyau entre les participants.
À la frontière de l’humain et de la créature, cette forme de grande ampleur échappe à une lecture stable. L’échelle et la frontalité imposent un rapport direct, aussitôt mis en tension par le prolongement des œuvres dans l’espace. Tableaux inversés, déplacements du regard : la lecture se trouble, se déjoue, obligeant à une reconfiguration de la position du corps face à l’image.

Najet Dhabi


À l’accueil du parcours, les œuvres de Fatma Kammoun Fehri et de Sadika Keskes installent d’emblée le lieu, oscillant entre transparence et densité. La silhouette recomposée en verre de Sadika Keskes répond aux tableaux façonnés par le feu de Fatma Kammoun Fehri, dans une même matière en transformation. Le verre et le feu apparaissent ici comme principes actifs, rappelant la nature du lieu et la présence des corps dans l’espace.
Le parcours se poursuit avec l’œuvre « انسى » de Mohamed Ghassan (Irak / Tunisie). Si le mot évoque l’oubli, sa réalisation en néon bleu agit à l’inverse, comme une persistance. Installée sur un grand miroir, l’inscription engage directement le regard. Au sol, des fragments de verre bleu brisé prolongent cette tension. Face à l’ensemble, le spectateur se trouve confronté à ses propres images, ravivant des souvenirs enfouis.

Mohamed Ghassan

À l’autre bout de l’exposition, le bleu réapparaît dans l’œuvre de Rachida Amara. Une gravure réalisée sur une table provenant des lieux figure ses anges. Les tracés se construisent par superposition, où la matière semble s’alléger à la surface. Autour, d’autres travaux prolongent cette présence. L’artiste investit ainsi plusieurs supports pour traduire les journées passées en résidence, entre traces directes et variations de matière.

Rachida Amara

Chez Mouna Jemal Siala, la variété des matières s’articule à une écriture visuelle fondée sur le pixel. De petites unités carrées se juxtaposent, construisant des images qui ne se révèlent pleinement qu’à travers l’écran du téléphone. La forme fragmentée devient image seulement à distance, comme si la perception dépendait d’un ajustement du regard.

Mouna Jemal Siala, Najet Dhabi

Son installation « Porte de la mer » ouvre un autre registre. Une porte brisée, maintenue par des grillages fixés, oscille entre raccommodage et barrière. À côté, un matelas en piètre état, posé au sol et brodé, introduit une présence humaine et fragile. L’ensemble met en tension ouverture et fermeture, passage et blocage, évoquant les traversées, les frontières et les déplacements.

Mouna Jemal Siala, Mohamed Ghassan

Le parcours s’achève avec les œuvres de Weaam El Masry et de Faek Rasul, invités internationaux, qui prolongent cette traversée dans une autre tension.
Dans les œuvres de Weaam El Masry (Égypte), les figures se construisent par fragments. Les corps apparaissent partiels, parfois disloqués, pris dans des cadrages serrés ou suspendus dans l’espace de la feuille. Les couleurs, souvent contrastées, installent une tension entre présence et effacement. Le décor et le personnage se confondent, comme si l’un se dissolvait dans l’autre. L’ensemble oscille entre figuration et altération, laissant apparaître une image instable, marquée par le passage et la transformation.

Weaam El Masry

Le tracé au crayon de Faek Rasul (Irak / Autriche), d’apparence rigoureuse, se défait progressivement de sa propre netteté. La technique repose sur des crayons aquarelle appliqués à sec, fixés puis repris à plusieurs reprises.

Faek Rasul

Ce processus de superposition transforme la ligne : elle s’efface, se déplace, jusqu’à perdre sa stabilité initiale. Peu à peu, les traces disparaissent pour laisser apparaître des formes liquéfiées, comme absorbées lentement par le support. Des masses sombres, proches de flaques d’encre noire, émergent sur le fond blanc, parfois contenues par un léger encadrement rouge qui agit comme seuil plutôt que limite. Les souvenirs liés aux guerres ne se présentent pas comme des récits directs, mais glissent vers un état intermédiaire, entre mémoire et projection.

Chiraz Mosbah, curatrice de l’événement, a su orchestrer à la fois le concept et la mise en espace de la résidence. Le parcours de visite est facilité par l’usage de QR codes, qui permettent d’accéder directement aux œuvres et aux artistes, allégeant la médiation et fluidifiant la lecture de l’espace autour des pièces exposées.
L’exposition se poursuit jusqu’au 25 avril, accessible au public de 11h à 18h, le temps d’une dernière traversée des œuvres et de leurs prolongements dans l’espace d’exposition.

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