Situé au sommet d’un plateau surplombant la vallée du M’zab, aux confins du Sahara algérien, le Ksar Tafilelt a réussi, depuis plus de deux décennies, à conjuguer traditions et développement durable afin de construire une cité résiliente et offrir un modèle de vie en cohabitation.Communauté. Dans cet espace de vie écoresponsable, aux murs ocres et blancs, les résidents s’emploient à maintenir leur intérêt général. Cette méthode a reçu le premier prix de la ville durable lors de la COP22 en 2016, et plus récemment, elle a été distinguée par le EnergElle nous montre que même au cœur du désert, vivre en symbiose avec la nature est possible.Avec la nature, tout est possible !
Une société civile en avant-garde
Ahmed Nouh, un pharmacien à la retraite, a fondé la Fondation Amidoul. Elle obtient très rapidement un terrain non cultivé de 22 hectares et commence ensuite à promouvoir son programme. L’intention était de fournir aux groupes les plus affectés par la crise du logement (individus vivant en dessous du seuil de pauvreté, jeunes, femmes avec enfants ou des parents dépendants) des crédits à taux nul pour l’acquisition d’un terrain.n, d’une maison. Le risque est rapide.Après des premières répartitions de logements en 2000, Ksar Tafilelt abrite désormais plus 6000 habitants, environ 1000 maisons y sont érigées.

Le ksar de Tafilelt est un projet lancé à la fin des années 90 et achevé en intégralité en 2015. Il a été élaboré avec l’intention d’agrandir le Ksar Beni-Isguen existant. Lauréate du premier prix de la « ville durable » à la COP 22 au Maroc, cette « éco-cité » recèle une richesse culturelle et architecturale illustrant l’harmonie entre l’homme et son environnement désertique.
Les ksour résistent aux conditions climatiques extrêmes du désert. Cette initiative, visant à sauvegarder l’identité socio-culturelle de la vallée de M’Zab, s’inspire du logement traditionnel mozabite pour faciliter l’accès au logement des foyers à revenus modestes et moyens.
Le projet, lancé par un promoteur privé, est basé sur une collaboration à trois volets : acteurs privés, public avec le soutien de l’État et associations civiles, notamment « Amidoul ». Le projet comprend donc un complexe urbain comprenant des magasins, des écoles, un centre psychopédagogique, une salle de sport et d’événements, des bureaux et principalement des logements. La surface totale couvre 22,5 ha se situant sur une colline rocheuse afin de préserver les terres agricoles.
1 050 habitations abritant 6 000 habitants dominent la vallée : les 76 000 m² d’espace résidentiel ont été réalisés grâce à une acquisition issue du domaine public, cédée à un prix modique.
La touiza, entraide sociale
Le projet présenté repose sur une dimension écologique fondamentale, mais il intègre également des aspects sociaux et de solidarité. Les constructions s’effectuent dans le cadre d’un chantier participatif, où les futurs habitants jouent un rôle actif. Ce système d’entraide, appelé « touiza », favorise la coopération entre les participants et les personnes défavorisées de la région. Les participants ont la flexibilité de s’engager sur le chantier durant le week-end ou en semaine, selon leur disponibilité et leurs compétences.

Cette approche collaborative permet non seulement de réduire les coûts de construction, mais également de renforcer les liens communautaires. En outre, la touiza inclut un mécanisme de récoltes qui aide à financer les maisons des personnes les plus démunies, assurant ainsi un soutien financier pour ceux qui en ont le plus besoin. Cette initiative illustre un modèle de développement durable qui allie préoccupations écologiques et sociales, en mettant l’accent sur l’engagement collectif et la solidarité au sein de la communauté. Les participants ne se contentent pas de construire des logements, mais contribuent également à un projet qui vise à améliorer la qualité de vie des plus vulnérables, tout en favorisant un esprit d’entraide et de coopération.
La construction a été réalisée en plusieurs phases, débutant par la création de plus de 200 habitations. Cette première étape avait pour objectif d’observer comment les résidents s’approprient les espaces, afin d’évaluer si des ajustements seraient nécessaires pour les phases suivantes du projet. Les modifications effectuées durant cette phase ont été limitées à des ajustements de superficie, avec des réductions et des agrandissements des dimensions des pièces intérieures. Cela souligne l’importance d’une conception flexible et adaptable aux besoins des habitants.
Par ailleurs, il est crucial de noter que la maîtrise d’usage a été intégrée de manière complète au projet, un aspect fondamental pour assurer que les espaces soient fonctionnels et répondent aux attentes des utilisateurs.
Un aménagement du territoire traditionnel et écologique
Selon les préceptes des résidents du M’Zab, toutes les maisons ont une apparence identique à l’extérieur, et rien ne trahit le « statut social » de celui qui y habite. Ce principe était utilisé dans l’élaboration des médinas en Afrique du Nord, où les habitations à patio (« dar » et « riad ») ne révélaient en rien la richesse.

Le cœur du projet réside entre typologie individuelle et collective afin de créer une multitude d’espaces partagés. La structure urbaine compacte permet de réduire les rayons solaires directs et ainsi les surfaces de surchauffe, notamment sur les voies secondaires et tertiaires. Par ailleurs, elle permet de casser les vents dominants (sableux) et crée de nombreuses zones d’ombres notamment pendant les périodes de fortes chaleurs.
La forme urbaine reprend ainsi les codes de l’habitat traditionnel mozabite, en y intégrant les commodités contemporaines (comme des largeurs de rues plus conséquentes pour la circulation des véhicules).
Cette architecture distinctive de la région du M’zab se caractérise notamment par :
Des systèmes de voûtes : avec une ossature en nervure de palmier, de pierre et d’un liant (en l’occurrence le plâtre), le tout recouvert d’un enduit de chaux
Des murs épais, en pisé, le plus souvent laisser en blanc afin de diminuer la chaleur captée par les parois
Une surface de murs rugueuse afin d’assurer un ombrage
Un système de maison à patio : afin de faire pénétrer la lumière et le vent au sein de l’habitation
Ces principes se manifestent également dans les ruelles, où les passages couverts voûtés structurent l’espace public et agissent comme un moyen de ventilation naturelle en accélérant la circulation de l’air (exploitant l’effet Venturi). D’autres éléments architecturaux, tels que les encorbellements, sont aussi utilisés pour créer de l’ombre dans les rues, réduisant ainsi la durée d’exposition au soleil.
De nombreux jardins de quartier parsèment la ville, créant ainsi des îlots de fraîcheur. À une plus grande échelle, un « éco-parc » a été conçu pour encourager la biodiversité. Chaque résident qui s’installe dans la cité est invité à planter un dattier, un arbre fruitier et un arbre d’ornement, dont il peut récolter les bienfaits. De plus, l’éco-parc abrite divers animaux qui sont nourris grâce au tri sélectif effectué par les habitants. En retour de leur participation au tri, ces derniers reçoivent des produits tels que du lait, des œufs ou même de la viande.
La ville est subdivisée en plusieurs îlots, chacun comprenant de 20 à 30 maisons. Chaque semaine, un propriétaire est désigné pour assurer la propreté de son îlot pendant cette période, ce qui permet de maintenir les rues de la ville en bon état. De plus, il convient de noter que plus de la moitié des eaux usées sont soumises à un processus de traitement écologique, une ressource précieuse qui fait défaut cette zone géographique. Grâce à l’abondance de soleil dans le désert, ce ksar moderne intègre des systèmes d’énergie solaire pour répondre à ses besoins en électricité, notamment pour l’éclairage public, contribuant ainsi à réduire son empreinte carbone.
Exploiter les ressources locales
Les hauteurs des bâtiments sont déterminées en fonction de la hauteur maximale du soleil en hiver, ce qui favorise un ensoleillement optimal tout en minimisant l’ombrage des façades arrières. Pas de maisons à 4 façades : un minimum de surface exposée face à l’ensoleillement conséquent grâce à la mitoyenneté des maisons. Chaque logement est composé d’un R+1 ainsi qu’un toit terrasse, qui constitue un espace de vie nocturne durant les chaudes nuits d’été.
Le patio, fréquemment doté d’une couverture, offre un confort particulièrement apprécié durant les mois d’été. Il favorise une ventilation et une circulation de l’air naturel en lien avec les moucharabieh prévus sur la façade, tout en apportant de la luminosité aux pièces qui l’entourent. Ces moucharabieh permettent eux aussi un apport de lumière en filtrant la lumière du soleil tout en laissant circuler l’air, ce qui contribue à maintenir l’intérieur plus frais.

Les choix des matériaux de construction reflètent la relation profonde entre les habitants de la région et leur environnement désertique. Les ressources locales, telles que la chaux et la terre crue, sont privilégiées en raison de leur capacité à s’adapter au climat aride grâce à une excellente inertie thermique. De plus, elles sont recyclables et peu coûteuses. Les murs porteurs sont principalement construits en blocs de pierre, tandis que les murs en pisé et le bois de palmier sont utilisés pour créer les structures secondaires.
Quant au revêtement extérieur, il s’inspire de la technique traditionnelle du mortier de chaux aérienne. Cette méthode est principalement utilisée pour le joint des pierres et, lorsqu’elle est associée à des fibres, elle renforce l’isolation thermique du bâtiment.
Un modèle de conception applicable de manière universelle
Cette approche favorise un triptyque harmonieux entre vie sociale, besoins économiques et préservation de l’environnement. Elle s’impose comme un modèle de développement durable de premier plan en raison de son engagement en faveur des pratiques locales et solidaires, parfaitement adaptées à la culture et à l’environnement spécifiques du désert algérien.
Le ksar de Tafilelt témoigne non seulement d’une compréhension approfondie des réalités locales, mais il met également en lumière la richesse de la culture et des traditions des habitants de la vallée, qui ont su exploiter astucieusement leur environnement pour créer des espaces de vie à la fois fonctionnels et durables.
Wassil Amir, architecte
Sources : sustainabilitymag, ghara
« Une expérience innovante en marge des opérations de logements « standards » : Le Ksar de Tafilelt, un nouvelle fois récompensé » par Keira Bachar. Publié sur RURAL-M Etudes sur la ville – Réalités Urbaines en Algérie et au Maghreb, le 22 novembre 2016.
Fritz Jean-Paul, « Changement climatique : les déserts s’étendent, et voici pourquoi c’est grave », L’OBS, août 2018, disponible sur : https://www.nouvelobs.com/planete/20180802.OBS0450/changement-climatique-les-deserts-s-etendent-et-voici-pourquoi-c-est-grave.html (consulté le 10/09/2023)
Mémoire : « L’intégration des dimensions environnementale et sociale dans les pratiques urbaines en Algérie : enjeux et prespectives » par BACHAR Keira, Université du Maine.
