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Les architectures tunisiennes d’Olivier-Clément Cacoub

by Charlotte JELIDI

Olivier-Clément Cacoub (1920-2008) est l’un des architectes qui marquent le plus le paysage tunisois et plus largement tunisien au cours de la seconde moitié du XXe siècle[1]. Prolifique, il produit une architecture d’une grande variété, pour le gouvernement tunisien et plus rarement pour des promoteurs privés. Mais parce qu’il envisage à plusieurs reprises la percée de la médina de Tunis[2], qu’il réalise celle de Monastir, et aussi parce que son œuvre est largement méconnue, Olivier-Clément Cacoub est souvent considéré comme un architecte moderniste, ennemi du patrimoine tunisien. Pourtant il n’est pas seulement l’architecte du Tunis-Center[3], de l’hôtel Abu Nawas, de la Cité olympique d’El Menzah, ou encore l’initiateur de l’aménagement de l’avenue Mohamed V à Tunis.

Cacoub s’est longuement interrogé sur l’identité architecturale tunisienne. Il enracine localement, par son verbe, symboliquement, une grande partie de son œuvre. Et au-delà de cette filiation revendiquée, certaines de ses architectures empruntent réellement au vocabulaire architectural vernaculaire, et plus largement oriental. Deux types de production s’y prêtent particulièrement : les architectures présidentielles dont les riches décorums ont vocation à inscrire le père de l’Indépendance, Habib Bourguiba, dans le continuum historique et les réalisations touristiques qui cherchent à contenter la quête d’exotisme des vacanciers étrangers[1].

Mais quels sont les modèles d’Olivier-Clément Cacoub ? Ses sources d’inspiration ? Quelles formes architecturales produit-il lorsqu’il fait usage du vocabulaire local ? C’est à ces questions que cet article tente d’apporter un début de réponse à travers l’étude des œuvres architecturales tunisiennes de Cacoub -celles sous-tendues par une quête d’identité architecturale- et grâce, aussi, à l’analyse des discours qui les accompagnent.

Avant d’aborder les aspirations de Cacoub et les formes qu’elles engendrent dans l’architecture officielle puis hôtelière, il convient de rappeler le parcours de cette figure marquante de l’architecture en Tunisie.

1-Parcours d’un Grand Prix de Rome franco-tunisien

Franco-tunisien[1], Olivier-Clément Cacoub naît le 14 avril 1920 à Tunis[2]. Il est le fils de René Cacoub, industriel dans le cuir et la tannerie, et d’Anna Nizard. Très tôt, il révèle des prédispositions pour le dessin. Et après une scolarité au lycée de Tunis, il est reçu à l’examen d’entrée de l’école des Beaux-arts de la capitale. Il s’inscrit d’abord dans un atelier de peinture puis de sculpture avant de choisir l’architecture. Il fréquente l’atelier de Valensi entre 1939 et 1940, puis celui de Glorieux entre 1940 et 1941. Souhaitant poursuivre sa formation en métropole, il passe, le 20 juillet 1942, l’examen d’entrée de l’école supérieure des Beaux-arts de Paris où il est reçu second. Il fréquente pourtant celle de Lyon, dans l’atelier de Pierre Bourdeix, entre 1942 et 1943, année à l’issue de laquelle il entre finalement à l’école nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, dans l’atelier Leconte[3] (1943 à 1948)[4]. En octobre 1948, il est diplomable et logiste au concours pour le Grand Prix de Rome avec un projet pour une université méditerranéenne. Il se présente une seconde fois au concours en 1953 et le remporte avec un projet de monument aux morts de la Guerre. Son mont des Martyrs, monument intégré à une colline[5], témoigne déjà de la monumentalité qui caractérisera la majeure partie de son œuvre, mais aussi de la recherche qu’il mènera dans la plupart de ses projets : celle de l’inscription de l’architecture dans son site naturel, ou à défaut dans son environnement bâti[6].


Fig. 1 : Olivier-Clément Cacoub.

Photographe inconnu. Collection personnelle ©

Après les trois années passées à la villa Médicis, entre 1954 et 1957, il est rappelé à Tunis par Habib Bourguiba, fraîchement élu, qui le nomme conseil auprès de la République tunisienne[1]. Cacoub est alors un jeune architecte qui n’a encore rien construit mais qui est auréolé de son Grand Prix. Bourguiba qui ambitionne de laisser sa trace dans le paysage architectural et urbain lui donne les moyens de réaliser un grand nombre de projets : palais présidentiels, villages de vacances, projets urbains intra et extra-muros (en particulier à Tunis et Monastir), monuments commémoratifs, édifices publics (écoles, complexes sportifs, palais des congrès, etc.).

Par ailleurs, il réalise de nombreux projets en France, notamment à Paris lorsque son ami Jacques Chirac est maire[2]. Par l’entremise de Bourguiba, il rencontre également des chefs d’État africains, et devient architecte-conseil auprès des Présidences de Côte d’Ivoire, du Zaïre et du Cameroun.

2-Quelles architectures officielles pour le jeune État-Nation ?

Olivier-Clément Cacoub construit de nombreux édifices publics à la demande de Bourguiba, en particulier à Tunis et Monastir. Qu’il s’agisse d’un lieu d’enseignement, d’un palais des congrès, d’un marché, d’une municipalité, d’une galerie commerciale ou d’un palais présidentiel, etc., toutes ces architectures veulent être le reflet du jeune État-Nation, de l’identité que souhaite lui conférer le combattant suprême. Ainsi, le discours qui accompagne les œuvres officielles d’Olivier-Clément Cacoub fait toujours référence aux notions de tradition et de modernité. Ces architectures doivent en effet être le reflet du progrès que Bourguiba prétend insuffler en Tunisie, en même temps qu’elles doivent s’insérer dans l’héritage local. Il décrit ainsi sa démarche : « À New York, à Brasilia […] j’ai vécu de façon concrète l’architecture d’avant-garde ; dans d’autres pays – méditerranéens en particulier – j’ai été à la recherche des solutions qui ont su sauvegarder l’apport des siècles. Mon souci majeur était de répondre au besoin impérieux de modernisation dans un esprit particulier, conforme au génie national du pays et à son héritage culturel. Toutes mes réalisations tunisiennes témoignent me semble-t-il, de cette double recherche » [Cacoub, 1974, p. 12]. Ses œuvres officielles tunisiennes sont presque toutes basées sur cette quête mais présentent une grande diversité formelle.

L’un des premiers projets que l’architecte réalise à la demande du président Bourguiba, peu de temps après sa prise de fonction, est une résidence d’été près de Monastir. Le palais de Skanès est édifié sur pilotis, que prolongent, sur la façade sur mer, les piliers de marbre de la galerie du premier étage. Grâce à ces pilotis, est créée « une zone d’ombre » qui permet d’« être en contact avec le sable et l’eau » de la mer toute proche [Cacoub, 2002, p. 23]. Ce parti pris, qui n’a rien de local, s’accompagne d’éléments vernaculaires, structurels et décoratifs. En effet, la résidence qui comprend un rez-de-chaussée, un entresol et un étage supérieur, est construite autour d’un patio orné en son centre de palmiers[1]. À l’extérieur comme à l’intérieur du palais, Cacoub multiplie les évocations de la tradition architecturale tunisienne, voire maghrébine, avec, en particulier, les claustras qui décorent la façade principale (sud) et la façade est[2], les sols et murs de zelliges du salon d’honneur réalisés par des maalems[3] marocains, et les ornementations de stucs le long de la galerie extérieure qui se développe, en rez-de-chaussée, perpendiculairement à la façade est. Il n’utilise pas des motifs vernaculaires mais des savoir-faire ou des réinterprétations libres du vocabulaire nord-africain. Par ailleurs, Bourguiba et Cacoub font appel à plusieurs artistes tunisiens et français pour parfaire la décoration. Un panneau de céramique est commandé à Abdelaziz Gorgi (1962). D’autres, d’influence persane, insérés entre les panneaux de stucs de la galerie extérieure, sont réalisés par Chemla[4]. Jean-Claude Bissery crée pour l’occasion une grande tapisserie présentant un paysage tunisien (1966), etc.[5]. Le palais de Skanès mêle ainsi des influences diverses, non exclusivement tunisiennes. Son décor et, dans une certaine mesure, sa structure s’inscrivent dans la tradition architecturale locale en évitant toute forme de pastiche.


[1] Cacoub explique que le Président avait l’habitude de travailler sous cet arbre avant la construction du palais. Et que c’est l’affection que portait Bourguiba à ce palmier qui motiva l’usage du patio [Cacoub, 2002, p. 23].

[2] Ces façades avec claustrastranchent avec les autres, en marbre moucheté. Ils sont une référence à l’architecture locale mais pas exclusivement. Ils ont pour but de créer des jeux d’ombre et de lumière que Cacoub affectionne particulièrement. Il adoptera d’ailleurs souvent ce procédé dans les pays baignés par le soleil. (Ex. : la maison du parti à Yamoussoukro réalisé en association avec Yves Roa au début des années 1970).

Fig. 2 : Palais présidentiel de Skanès, façade principale.

Photographie d’O.-C. Cacoub [Cacoub 1974, p. 25]. Avec l’aimable autorisation de la famille Cacoub. ©

[3] Maîtres artisans.

[4] Probablement Moïse Chemla.

[5] Des jeux d’eau complètent la scénographie des lieux.


Fig. 3 : Palais présidentiel de Skanès, façade est.

Photographe inconnu. Collection personnelle. ©

Il n’en est pas tout à fait de même pour le palais de Carthage construit lui aussi par Cacoub, quelques années plus tard. Siège de la présidence, il est destiné à offrir une certaine image de la culture tunisienne aux chefs d’état étrangers en visite, « la vitrine altière et sobre des traditions artisanales séculaires », comme le rappelle l’architecte [Cacoub Olivier-Clément, 1992, p. 4]. À l’extérieur, le traitement des baies donne le ton, en particulier sur la façade sur la mer. Les fenêtres sont soulignées par une frise de tuiles vertes vernissées ; leur encadrement est orné de listels réalisés par la famille Chemla ; et quelques ganarias[1] en bois qui supportent de petits auvents ornés de tuiles vertes ponctuent la façade. Une corniche de bois bleu recouverte de tuiles vertes couronne l’étage supérieur. Et des zelliges, aux motifs géométriques d’une grande sobriété, recouvrent les parapets et escaliers qui mènent au jardin.


Fig. 4. : Palais présidentiel de Carthage.

Michel Mus ©

Les références à l’architecture locale sont plus nombreuses à l’intérieur du palais de Carthage. Olivier-Clément Cacoub revendique d’avoir fait usage des « ressources inépuisables de l’artisanat tunisien » afin de conférer au lieu la somptuosité qui lui était nécessaire [Cacoub, 1974, p. 32]. Dans le salon d’honneur, les colonnes de marbres, les stucs richement ouvragés, le plafond à caissons peints, etc. sont mobilisés à cet effet.

Fig. 5 : Salon d’honneur du palais présidentiel de Carthage.

Photographie d’O.-C. Cacoub [Cacoub 1974, p. 33]. Avec l’aimable autorisation de la famille Cacoub. ©

Cacoub résume l’intention qui a présidé à la réalisation de cet intérieur en ces termes : « Je voulais que chacun en entrant dans ce palais sente qu’il était en Tunisie : des lignes modernes, harmonieuses et équilibrées, mais toujours des rappels au passé. C’est ainsi qu’est née une architecture officielle largement imitée » [Cacoub cité dans Hamza, p. 86].

Cette prodigalité ornementale caractérise d’autres monuments construits par Cacoub à la demande de Bourguiba, à l’instar du Mausolée des Martyrs (1965). Chacun des deux édifices, semblables, qui le constituent est de plan octogonal. Chacun possède une arcade, surmontée d’une coupole et s’inspire directement du Dôme du Rocher[1]. Non loin, le mausolée que Bourguiba fait édifier dans les années 1960, pour perpétuer son souvenir est également une architecture qui n’est pas spécifiquement tunisienne mais inspirée de l’orient.Avec son dôme central doré, ses minarets latéraux qui culminent à 25 mètres, et les coupoles vertes sur les côtés, elle évoque le Taj Mahal auquel il est souvent comparé. Cependant, le décor intérieur, chargé en stuc, céramique de Kallaline, bois sculpté, etc., fait appel aux savoir-faire artisanaux locaux.

Fig. 6. Mausolée d’Habib Bourguiba, Monastir

Mgdalena Siudy. ©

Les architectures officielles construites par Cacoub, destinées à représenter le pays, sont inscrites dans leur terroir, voire parfois même dans le vaste Orient. Et les références formelles à l’identité locale, voire régionale, sont présentes de manières très diverses selon les projets, en particulier selon leur destination. Tantôt, Cacoub s’illustre dans la relecture libre de l’art ornemental vernaculaire ou plus largement oriental[1], tantôt la référence à son vocabulaire est plus accentuée, comme c’est le cas dans les projets d’envergure conçus à la gloire du pays[2]. Une même diversité caractérisel’architecture hôtelière qu’il construit pour le gouvernement tunisien dans les années 1960-1970.

3- Quelles architectures hôtelières pour la Tunisie indépendante ?

Bourguiba veut faire du tourisme une activité économique de premier plan[1] et l’état tunisien est le maître d’ouvrage de plusieurs projets[2]. Dans les années 1960-1980, Olivier-Clément Cacoub contribue activement à cet essor, en particulier à Skanès, près de Monastir, ville natale du président, mais aussi à Hammamet, Sousse, Tunis, etc. Il se dit totalement acquis à la cause patrimoniale lorsqu’il est évoque les réalisations hôtelières. Il affirme en effet qu’il faut préserver l’héritage culturel du pays qui est, pour les touristes étrangers, l’une des « motivation(s) fondamentale(s) du voyage » [Cacoub 1974, p. 82]. Dans la grande majorité des hôtels qu’il réalise, les références vernaculaires sont présentes. Même lorsqu’elles n’apparaissent pas au premier coup d’œil, Cacoub les revendique. Le cas de l’immeuble Africa[3] qu’il construit au début des années 1970 au centre de Tunis, en association avec Jason Kyriacopoulos, est exemplaire. Composé d’un édifice en béton à peine plus haut que ses voisins, et d’un autre bâtiment beaucoup plus élevé, avec charpente métallique et murs rideaux, qui en fait la construction la plus haute de la capitale à l’époque, cet immeuble n’a rien en commun, d’un point de vue formel, avec la production architecturale tunisoise antérieure. Pourtant, à son propos Cacoub écrit « ligne de force dans la ville horizontale, l’Africa surprend. Mais n’existe-il pas au cœur des Médina des Minarets ? » [Cacoub 1974, p. 91]. Plus tard, sans reprendre cette comparaison, il affirmera, évoquant cet hôtel : « ce continent qui a besoin plus que tout autre d’intégration et d’identité universelle en construit les symboles comme ce monolithe d’une sérénité de guet, comme un immense regard de la pierre sur l’Histoire » [Cacoub 1974, p. 8]. Cacoub inscrit également dans la tradition architecturale vernaculaire le complexe hôtelier Habib construit à Monastir en 1987, en dépit de ses cinq étages disposés en escalier. Il affirme : « l’aménagement de ce front de mer, c’est-à-dire le développement touristique insert la modernité de ce projet entre les doubles courbes asymptotes des façades ondulantes, puis celle, architecturale et inspirée, des traditions arabo-islamiques »[4] [Cacoub, 1992, p. 15].

Fig. 7 : Hôtel Africa, Tunis

Michel Mus. ©

Mais le lien que les œuvres cacoubiennes entretiennent avec l’héritage architectural tunisien n’est pas toujours de cette nature. Le plus souvent, les références vernaculaires sont structurelles ou décoratives et pas seulement langagière et symbolique. Au sein de cette production, on peut distinguer deux types d’œuvres : les grands immeubles, architectures « signal », qui font, ponctuellement, écho au patrimoine local ou plus largement arabo-andalou et les clubs de vacances, réinterprétations de villages tunisiens.

3.1. L’architecture hôtelière « signal » et ses façades claustras

Olivier-Clément Cacoub est un adepte de ce qu’il nomme lui-même architecture-signal[1]. Il crée des points de repère architecturaux qui surplombent le paysage environnant[2]. Il réalise notamment plusieurs hôtels peu élevés, chacun à rez-de-chaussée ou R+1, agrémentés chacun d’une tour-signal qui marque l’entrée. Ce type de structure n’évoque pas l’architecture tunisienne. Cependant, les décors de ces hôtels renvoient tous au bâti avoisinant.

Le Skanès Palace[3], édifié vers 1965, est l’un d’eux. L’entrée du bâtiment principal est traitée en brise soleil, avec des claustras de béton. Les motifs sont ici des losanges de différentes tailles qui créent un subtil jeu de lumière et d’ombre. Cacoub aménage également un patio pour parfaire l’évocation de l’architecture locale. Mais dans le même temps, il fait appel à l’artiste Raoul Raba[4] pour traiter la cheminée d’aération en sculpture-signal, qui tranche avec la verticalité dubâtiment et qui n’a rien de vernaculaire.


[1] Il définit notamment l’hôtel el Hana d’« hôtel signal ». [Cacoub, 1974 p. 100].

[2] Les architectures-sculptures, pour reprendre l’expression de Michel Ragon [Ragon, 1974], répondent à la même exigence. C’est le cas notamment de l’amphithéâtre Louis Weil à Grenoble, ou du projet que Cacoub présente au concours pour le Centre d’art contemporain de Beaubourg.

[3] Cet hôtel existe toujours – il se nomme désormais l’hôtel Houda Skanès- mais il a été profondément remodelé. Les claustras, notamment, ont été détruits.

[4] Raoul Raba, né en 1930, est peintre et sculpteur. 

Fig. 8 Hôtel Skanès Palace

Photographie d’O.-C. Cacoub [Cacoub 1974, p. 104]. Avec l’aimable autorisation de la famille Cacoub. ©

Dans plusieurs hôtels édifiés au cours des années 1960-70, Cacoub adopte le même parti pris, à l’instar des Palmiers construit à Skanès[1] entre 1963 et 1965. Celui-ci est également doté de claustras en béton armé destinés à créer une ambiance particulière. Une grande fresque aux motifs orientalistes de l’artiste Safia Farhat accentue cette atmosphère qui sied à un tel édifice destiné en priorité à une population étrangère en quête d’exotisme. Cependant, la tour-signal qui marque l’entrée souligne la contemporanéité de l’établissement.

Olivier-Clément Cacoub associe les façades claustras et les tour-signal dans plusieurs autres hôtels, comme le Hill Diar, à Sousse (1970). Dans certains cas, il utilise les claustras de manière plus allusive encore, sur un mur nu, pour marquer une cage d’escalier[2] ou une pièce de réception[3].


[1] L’hôtel a été modifié profondément. Seule la structure a été conservée. Il s’appelle aujourd’hui : Les palmiers Beach holiday village.

[2] Notamment l’hôtel Sidi Mansour, construit à Monastir (1972).

[3] C’est le cas en particulier de l’hôtel El Hana de Sousse (1974). Il s’agit d’un immeuble haut, où apparaît par endroit le béton brut de décoffrage, qui possède au rez-de-chaussée quelques claustras très discrets.

Fig. 9 : Hôtel Hill Diar, Sousse.

Carte postale, Carthage editions, Collection personnelle. ©

Les motifs des claustras sont toujours originaux, mais la même quête d’une ambiance « local » sous-tend ces différents projets. Le but n’est pas de reproduire l’architecture traditionnelle, mais de lui rendre hommage en la citant librement, plus ou moins ponctuellement.

3.2. Clubs et stations de vacances intégrés : re-création d’une architecture tunisienne ?

Si Cacoub a réalisé des hôtels qui évoquent le bâti vernaculaire, il a également conçu des clubs et stations de vacances intégrées, qui s’inspirent plus directement de la production tunisienne, voire cherchent à la recréer.

L’architecte est très critique envers les stations balnéaires, notamment françaises, qui ne respectent pas le cadre bâti environnant, à l’instar de la Grande Motte construite à partir de 1960 par Jean Balladur et qu’il juge inadaptée[1]. Port Grimaud ne trouve pas non plus grâce à ses yeux. Il estime, en effet, que l’architecte François Spoerry a fait « Venise et l’Italie en France » et que « c’est très discutable ». Il ajoute « moi ce n’est pas Venise que j’aurai fait. J’aurai essayé de faire quelque chose qui se rapproche des terres voisines […]»[2].

Le Skanès Résidence Club construit dans les années 1960 est le premier club intégré qu’il réalise en Tunisie. Il édifie des bungalows le long de ruelles courbes, dont certaines sont surmontées d’arcs afin d’accentuer le sentiment de pittoresque que crée l’irrégularité des tracés. Quant aux façades des bungalows, elles évoquent l’architecture locale avec leurs voutes, arcs, toits terrasses, etc., ces éléments architecturaux qu’un autre prix de Rome, Bernard-Henri Zehrfuss affectionnait avant lui[3]. Toutefois, alors qu’il réalise un modèle d’architecture intégrée, Olivier-Clément Cacoub se plait à l’inscrire, par le verbe, dans la modernité. En effet, coutumier des envolées lyriques, il affirme : « s’il y avait une réalisation qui devait incarner le style moderne et particulier que j’ai voulu donner à la Tunisie d’aujourd’hui, ce serait le village de Skanès. C’est une architecture spontanée naturelle. Là l’architecte est absolument maître de sa création. Les moyens sont simples et limités. C’est un village que j’ai fait avec mes mains. Ni la science, ni l’esprit cartésien ne m’ont influencé ». « Il n’y a pas une droite, pas une courbe régulière. C’est une œuvre totalement libre ». « J’ai fait là de l’Architecture comme je fais des gestes. Toutes les courbes de mes lignes sont en harmonie ; on peut les survoler, les toucher, les regarder. Il n’y a pas d’envers. On peut contourner tous les bâtiments, il n’y a pas de profil. C’est une sculpture géante » [Cacoub 74, p. 82]. Ce village de vacances[4], aujourd’hui un peu décrépi faute d’entretien régulier a subi peu de modifications, ce qui laisse penser qu’il est une réponse adéquate aux attentes du public auquel il s’adresse. Il en est de même pour la Résidence Maeva construite plus tard (1993-1995) à Hammamet avec Yves Roa et Amira Nouira. L’architecture de ses résidences individuelles, tout comme sa place principale et sa rue animée par les boutiques, est là pour évoquer aux touristes le sentiment de passer quelques jours dans un village tunisien.


[1] Dans une interview il critique durement La Grande Motte : « Je déteste […] pour moi ce n’est pas de l’architecture. C’est ne sont pas des vacances. Je vois des formes, des pyramides, des chameaux les pattes en l’air […]. Mauvaise architecture, mauvais plan, c’est mauvais ». Olivier-Clément Cacoub dans « La Grande Motte jugée par les architectes », Chefs d’œuvre en péril, Emission télévisée, Antenne 2, 28 août 1983, Archives de l’Institut national de l’Audiovisuel, http://www.ina.fr/art-et-culture/architecture/video/I00013789/la-grande-motte-jugee-par-les-architectes.fr.html

[2] Olivier-Clément Cacoub dans « Port Grimaud », Chefs d’œuvre en péril, Emission télévisée, Antenne 2, 28 août 1983, l’Institut national de l’Audiovisuel, 28 août 1983, http://www.ina.fr/art-et-culture/architecture/video/I00013791/port-grimaud.fr.html

[3] Sur l’architecture produite par Bernard-Henri Zehrfuss et l’équipe de la Reconstruction voir en particulier [Dhouib Morabito, 2009]. Nous nous permettons de renvoyer également à [Jelidi, 2010].

[4] Il se nomme aujourd’hui Club Calimera Thalassa Village de Skanès.

Fig. 10 : Skanès Résidence Club

Carte postale, éditeur non mentionné. Collection personnelle. ©

Le complexe touristique Port el Kantaoui, conçu à partir du début des années 1970, répond aux mêmes exigences. Mais à une autre échelle. Afin de trouver une alternative aux « trains d’hôtels » qui commencent alors à se construire le long du littoral tunisien, dans des zones exclusivement touristiques, Olivier-Clément Cacoub propose au président Bourguiba de créer des « stations intégrées », villes nouvelles qui permettraient aux touristes de découvrir « la Tunisie en sortant de leur hôtel » [Cacoub 2002, p. 30]. Port el Kantaoui est imaginé dans cette optique. Sur un terrain de 400 hectares, Cacoub conçoit une station balnéaire comprenant une dizaine d’hôtels (de 4 étoiles luxe à deux étoiles) et 300 villas réparties autour du port de plaisance, de places, et le long de rues arborées. Le programme comporte également des lieux de sociabilité, des cafés, des restaurants, dont l’architecture devait évoquer la Tunisie, et également un golf 18 trous, un  centre sportif, 30 courts de tennis, etc. Cacoub explique qu’il voulait faire vivre les touristes « dans des villages, à côté des grands hôtels, et ne pas copier l’Europe. C’est ce que j’ai fait à Port el Kantaoui, conçu pour un millier de personne, alors que personne n’y croyait. J’ai conçu une grande promenade composée de rues qui zigzaguent, et créé des obstacles sans lesquels on se retrouverait de l’autre côté sans qu’il ne se soit rien passé. Sur ces obstacles ; j’ai placé des patisseries, des boulangeries et des échoppes. Ainsi, d’obstacle en obstacle, une promenade mène à la place centrale où il y a un café, de la musique orientale, des marchands d’amandes et du jasmin. C’est un peu comme si l’on traversait toute la Tunisie, sans oublier de se baigner dans les grandes piscines intégrées » [Cacoub 2002, p. 30]. Pour contenter les aficionados du tourisme balnéaire qui aiment rester dans leurs hôtels en leur donnant l’impression de découvrir le pays, Cacoub produit un cadre enchanteur, ce que lui-même définit comme une « incantation traditionnelle » [Cacoub 1992, p. 16]. Blancheur des façades, toits terrasses, dômes, voûtes, patios sont autant d’éléments qui contribuent à la constitution du caractère local des lieux. L’architecte ne cherche pas à évoquer l’identité architecturale tunisienne comme il l’a fait avec les façades claustra dans d’autres projets hôteliers ; ici son but est de la re-créer, non pas en reproduisant des typologies traditionnelles mais en extrayant l’essence afin de la retranscrire.

Fig. 11 : Port el Kantaoui.

Photographie du projet. Collection Ahmed Bouslama. ©

Fig. 12 : Port el Kantaoui.

Photographe inconnu. Collection personnelle. ©


Conclusion

Grâce à ces projets hôteliers et réalisations officielles Cacoub a produit des images architecturales destinées à représenter l’État-Nation en construction, des signaux inscrits dans le continuum espace-temps. Il décrit sa démarche comme « une tentative de rencontre de la tradition et de la modernité ou, tout simplement, une architecture heureuse ». [Cacoub, 1974 p. 13].

Nous faisons volontairement l’économie de ne pas attribuer à cette architecture une épithète autre que tunisienne. Il serait anachronique de la qualifier de néo-mauresque, orientale, arabisante, etc. dans la mesure où ces adjectifs se rapportent aux hybridations architecturales du premier XXe siècle produites en situation coloniale [notamment Béguin, 1983, Oulebsir et Volait (dir.), 2009]. Certes, on observe souvent une reprise, paradoxale et inconsciente, de discours forgés à l’époque coloniale par Bourguiba et Cacoub, à travers l’usage, en particulier du couple tradition-modernité [Jelidi, 2012] et il existe, dans une certaine mesure, une continuité dans les choix esthétiques avec l’usage d’un vocabulaire architectural d’origine commune. Cacoub marche dans les pas de Raphael Guy, Henri Saladin, Victor Valensi, Bernard-Henri Zehrfuss, Jacques Marmey[1], et de ceux d’un grand nombre de maîtres d’œuvre actifs dans le pays au cours du premier XXe siècle, en interrogeant l’identité architecturale locale. Mais sa perspective est autre. Elle s’inscrit dans le projet de construire le jeune État-nation. Il s’agit d’une démarche endogène et à ce titre elle ne peut pas être qualifiée au prisme de l’altérité.

Bibliographie :

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Béguin François, avec la collaboration de Baudez Gildas, Lesage Denis et Godin Lucien, Arabisances, décor architectural et tracé urbain en Afrique du Nord, 1830-1950, Paris, Dunod, 1983.

Cacoub Olivier-Clément, Architecture de soleil, Tunis, Cérès productions, 1974.

Cacoub Olivier-Clément, Rencontres et architecture, Sans lieu d’édition, Austerlitz, 2002.

Cacoub Olivier-Clément, Scènes de lumières- déroulement architectural, Paris, Editions nouvelles adresse, 1992.

Collectif, L’Architecture d’aujourd’hui, n°20, 1948.

Dhouib Morabito Hounaïda, La Reconstruction de la Tunisie, 1943-47, Thèse sous la direction de Daniele Voldman, Paris, Université Panthéon-Sorbonne, 2009.

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Santelli Serge, Tunis, Le creuset méditerranéen, Paris, Les éditions du demi-cercle-CNRS éditions, 1995.

Valensi Victor, L’habitation tunisienne, Paris, éd. CH. Massin et Cie, Collection : De l’art régional, 1928.

Sources archivistiques :

Archives personnelles[1].

Archives personnelles de Monsieur Ahmed Bouslama[2].


[1] Merci infiniment à Michel Palermo pour la documentation qu’il m’a offerte.

[2] Merci à lui de m’avoir ouvert ses albums photo.


[1] [Voir notamment Guy, 1905 ; Valensi, 1928 ; Collectif, 1948]

[1] Sur ce sujet voir notamment Waleed Hazbun, 2008.

[2] En 1961, le pays compte seulement 71 hôtels, ce qui représente moins de 4000 lits. Leur nombre triplera en 5 ans.

[3] Il accueille un hôtel de standing, un cinéma, des magasins, etc.

[4] Seules quelques voutes et quelques arcs pleins cintres sont susceptibles d’évoquer, de manière anecdotique, l’architecture locale.


[1] Parfois, Cacoub fait référence à l’architecture locale de manière « abstraite », pour reprendre l’épithète qu’il utilise pour décrire la fresque que produisent les claustras de béton du Palais des Congrès de Monastir (1965) [Cacoub 1974, p. 56].

[2] « L’architecture monumentale, c’est le souffle, la liberté, les bras levés. C’est le contraire de la mort. C’est une architecture à la gloire d’un pays, de l’Humanité et de la Science » [Cacoub, 2002, p. 28].


[1] Cacoub évoque la Mosquée d’Omar à Jérusalem [Cacoub 1974, p. 38].

[1] Il s’agit de balcons couverts.

[1] À propos de son statut Cacoub écrit : « Je faisais tout ce qu’il (Bourguiba) voulait et tout ce que je voulais également : nous étions les deux personnes les plus libres de Tunisie. D’autant que mon cabinet était un cabinet privé et non un cabinet d’État » [Cacoub, 2002, p.23].

[2] À partir de 1960, il sera par ailleurs architecte en chef des bâtiments et palais nationaux.

[1] Né français, il prend la nationalité tunisienne après avoir travaillé pour Bourguiba.

[2] Il est décédé à Paris le 27 avril 2008 à l’âge de 88 ans.

[3] André Leconte (1894-1966) fut lui-même Grand Prix de Rome, en 1927.

[4] Merci infiniment à Michel Palermo, ancien collaborateur de Cacoub, de nous avoir donné le CV de l’architecte, dont sont extraites ces données.

[5] À propos de ce projet, il dira lui-même « le rocher devient monument ». [Cacoub, 1974, p.51].

[6] Même lorsqu’un projet ne s’harmonise pas, d’un point de vue esthétique, avec son environnement immédiat, Cacoub revendique une prise en considération de ce dernier. L’exemple de l’hôtel Africa, que nous étudierons plus bas, est à ce propos révélateur.


[1] Il a également réalisé des villas, des logements collectifs tunisiens. Dans le cadre de cet article nous ne les aborderons pas.


[1] Le nom de l’architecte s’affiche encore sur quelques panneaux de permis de construire. C’est le cas en ce mois de juillet 2011 sur l’artère principale de la capitale, près du théâtre municipal. Le nom de Cacoub figure sur les panneaux installés pour l’agrandissement du siège de la Banque internationale arabe de Tunisie et la construction d’un immeuble par l’Union bancaire pour le Commerce et l’Industrie.

[2] À la fin des années 1950, son premier projet, qui s’inscrivait au demeurant dans le sillage de nombreux plans d’urbanisme préconisant les mêmes choix, visait à moderniser le centre-ville de Tunis. Il souleva un tollé au sein de l’intelligentsia tunisoise. Puis en 1978, il imagina une nouvelle trouée urbaine pour, cette fois, mettre en valeur la mosquée Zitouna. [Abdelkafi, 1986]. Au sujet de l’aménagement de la médina de Monastir par Cacoub nous renvoyons à [Abdelkafi, 2004].

[3] Ce projet fut à l’origine de la destruction du Tunisia Palace [Santelli, 1995, p. 120].

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