
Le Centre des Arts de Djerba, appelé aussi centre culturel de Djerba, est situé entre Guellala et Sedouikech. Il a été initié par l’artiste Fadhel Jaziri et conçu par l’architecte Ahmed Mezghani. Une visite qui serre le cœur : un an après la disparition de Fadhel Jaziri, nous avons voulu revenir au Centre des Arts de Djerba. Non par curiosité, mais par devoir de mémoire. Car certains lieux ne sont pas de simples bâtiments : ils sont les témoins d’une aventure humaine, intellectuelle et artistique. Ils incarnent une vision, une volonté, une espérance.



Abdelhamid Larguèche écrit dans Kapitalis : « En parcourant aujourd’hui ce vaste ensemble, le silence s’impose. Les espaces conçus pour accueillir les artistes, les spectacles, les résidences de création et les rencontres internationales semblent suspendus dans une attente interminable. Le visiteur ne peut s’empêcher d’éprouver une profonde émotion devant ce qui apparaît comme une œuvre inachevée, ou plus exactement une œuvre privée de vie. Le Centre des Arts de Djerba fut probablement son projet le plus ambitieux. Il y investit des années de travail, d’énergie, de persuasion et d’engagement personnel. Ce centre est le fruit de sa sueur, de ses combats et de son obstination. Il ne cherchait pas à ériger un monument à sa propre gloire, mais à offrir à la Tunisie un équipement culturel capable de dialoguer avec les plus grandes institutions artistiques de la Méditerranée. »



Contre vents et marées
Mais les grandes ambitions rencontrent souvent les grandes résistances. Avant même son ouverture, le Centre des Arts se trouva au cœur de controverses liées notamment à son implantation dans un périmètre relevant de ramsar, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Des associations de la société civile exprimèrent leurs inquiétudes et engagèrent diverses actions, tandis que plusieurs procédures furent ouvertes.
Djerba s’y opposa au projet. En effet, selon la culture ibadite, un membre qui s’oppose à l’avis de l’ensemble, est simplement écarté. Un boycott s’est installé, jusqu’à l’inauguration du projet.

Après la disparition de l’homme, le silence des institutions
A la disparition de Fadhel Jaziri, son projet est simplement abandonné. Son Centre est un lieu mort, abandonné par les artistes, les chercheurs, les étudiants et le public. Un lieu ignoré..
L’abandon s’installe. Un équipement culturel ne se résume pas à une architecture, aussi remarquable soit-elle. Sans programmation, sans gouvernance, sans moyens humains et financiers, un centre d’art cesse progressivement d’être un lieu de création pour devenir un simple bâtiment.
L’abandon est rarement spectaculaire. Il commence par quelques portes closes, quelques activités annulées, quelques budgets différés. Puis viennent le silence, le vieillissement des équipements et, finalement, l’oubli.


Le Centre des Arts de Djerba a transgressé les lois, et attends en quiétude son destin : tomber en ruines devant une plage splendide de Djerba. Les bâtiment devient un monument silencieux de promesses inachevées. Tout comme les anciens théâtres romains dans notre pays, à l’instar de Dougga, qui furent abandonnés peu à peu par des peuples barbares.
Le Centre des Arts de Djerba n’appartient plus uniquement à son fondateur. Il appartient désormais à la Tunisie, qui ferme les yeux.
Ces murs ne reverront plus les artistes, les étudiants, les musiciens, les metteurs en scène, les visiteurs. Ni l’intelligence, la beauté et la création.
Le rêve de Fadhel Jaziri sera enterré ici, à tout jamais… Un lieu qui s’éteind…
Karim Rmadi traduit bien la situation ici :
« Un an après la mort de Fadhel Jaziri, que reste-t-il réellement du Centre des Arts de Djerba, si ce n’est l’histoire d’un gâchis à la fois écologique, juridique et culturel ? En sacrifiant une zone humide et un refuge d’oiseaux migrateurs, bétonnés sous couvert d’exception culturelle, l’initiative aura laissé un coût moral lourd, instaurant un précédent dangereux où un passe-droit politique a piétiné le droit de l’environnement et l’intérêt public.
Au bout du compte, le résultat prend la forme d’un éléphant blanc : un paquebot de béton au bord de l’eau, surdimensionné et déconnecté des habitants de l’île, aujourd’hui presque sans programmation, sans gouvernance effective et sans véritable projet de vie.
C’est tout le drame de ces grands projets pharaoniques portés par une seule figure tutélaire : sans son fondateur pour faire jouer son réseau et maintenir le lieu sous perfusion, ce centre risque fort de devenir une ruine moderne de plus, posée sur un écosystème qu’on aura sacrifié pour rien. »
