Article par : Sana Letaief
À la galerie A. Gorgi, à Sidi Bou Saïd, Chahrazed Fekih présente Apis Mellifica. Discrète depuis la rue, accolée au musée Dar El Annabi, la galerie révèle un autre univers une fois le seuil franchi. Dès l’entrée, le visiteur quitte l’espace urbain pour être transporté dans un paysage intérieur où la nature semble reprendre place. Consacrée à l’abeille, l’exposition déploie une traversée entre observation minutieuse et interprétation plastique, rappelant par moments l’époque des planches entomologiques et de certaines sensibilités naturalistes.

La première installation, L’abeille et l’enfant, donne immédiatement le ton. Des photographies anciennes en noir et blanc dialoguent avec une sculpture représentant un jeune enfant assis, observant une abeille posée sur sa main. En arrière-plan, un album photographique ancien prolonge cette présence du souvenir. L’ensemble agit comme une scène suspendue, entre mémoire intime et fable silencieuse.

Face à cette installation prend place Être de foule, vaste polyptyque de huit panneaux réalisés aux encres colorées sur papier aquarelle. De loin, la composition évoque une large surface de miel, vibrante et lumineuse. En s’approchant, le regard découvre que cette matière apparente est composée d’une multitude de minuscules abeilles. La répétition du motif, la circulation d’un panneau à l’autre et l’ampleur de l’ensemble introduisent l’idée d’une communauté en mouvement, où l’individuel s’efface au profit du collectif.

Plus loin, dessins et compositions rappellent les planches naturalistes anciennes. L’insecte y est observé avec précision, parfois fragmenté, recomposé ou associé à des matériaux légers évoquant la ruche. La rigueur descriptive y dialogue avec une réelle poésie du regard.

Les sculptures occupent également une place centrale. D’une blancheur subtile, elles assemblent céramique, laiton, marbre, résine et autres matières dans des formes mêlant végétal, essaims d’abeilles et fragments du corps humain. Plus l’on avance dans l’exposition, plus la présence humaine s’efface au profit d’un autre ordre du vivant.

Au fond de l’espace, deux grands panneaux monumentaux donnent à l’abeille une échelle nouvelle. Agrandie jusqu’à devenir presque emblématique, elle révèle la minutie du travail de l’artiste : nervures des ailes, textures, segmentation du corps et finesse du trait composent des images d’une grande densité.

Ce qui retient ici n’est pas seulement la maîtrise technique, mais la cohérence d’un langage plastique. Chahrazed Fekih ne représente pas simplement l’abeille : elle en transpose les structures, les rythmes et les équilibres. Apis Mellifica fait ainsi dialoguer dessin, matière et sculpture dans un ensemble sensible et raffiné.

L’exposition se poursuit jusqu’au 15 mai 2026 à la galerie A. Gorgi, à Sidi Bou Saïd.
