Projet de mémoire de fin d’études en Architecture à l’ENAU
“Entre âme d’autrefois et vécu d’aujourd’hui : Habiter Kairouan”
Elaboré par : Mouna Darguech
Lauréat 1er prix au concours de l’architecture identitaire, Algérie
Encadrée par : Kaouthar Zaier et Mouldi Chaabani
Le choix de ce sujet de mémoire découle d’une sensibilité personnelle que j’ai développée pour ma ville natale Kairouan, dépendant de mon vécu dès mon plus jeune âge. Ce vécu, dont je garde une infinité d’images et de voix s’entremêlant dans ma tête.
Problématique
Pendant des décennies nos ancêtres ont façonné leur existence dans le lieu par leur savoir-faire dans le domaine de la construction basée sur une connaissance réfléchie des caractéristiques de ce lieu : les données climatiques, la topographie et le paysage.
Nos ancêtres ont conçu l’habitat traditionnel en harmonie avec leur culture, mode de vie, le climat, la vie communautaire, les matériaux, le site, les aspects économiques, militaires et religieux. Cela est remarquable surtout dans les zones à forte identité.

Notre héritage architectural et urbain témoigne et reflète de cette cohérence et la parfaite harmonie entre toutes les composantes ayant participé à sa production. Le classement de certaines de nos médinas et sites témoigne de la valeur inestimable de cet héritage marqué par sa forte identité.
Dans le cadre de ce mémoire, notre choix s’est porté sur la ville de Kairouan, une ville avec une histoire assez riche, un mode d’habiter spécifique aux kairouanais. En effet cette ville avec son authenticité, ses atmosphères, son histoire et ses significations, nous invite à dévoiler ses caractéristiques, les étudier, afin de générer une nouvelle vie à la dimension identitaire perdue dans le mode de construction de l’habitat d’aujourd’hui.
« Le gouvernorat de Kairouan se trouve au centre de la Tunisie, couvrant une superficie de 6712 km² soit 4.1% du territoire national. Établie dans la région intérieure du pays, Kairouan se trouve dans une zone semi-aride.

La ville Kairouan ; chef-lieu du Gouvernorat, ville d’histoire et de pèlerinage, éternelle, prodigieuse .. Autant de qualificatifs s’entremêlent en évoquant Kairouan. »
Kairouan est inscrite au patrimoine mondial de I’UNESCO depuis 1988. En 2009, elle a été déclarée capitale de la culture islamique par l’Organisation mondiale islamique pour l’éducation, la science et la culture.
Son emplacement privilégié a historiquement favorisé les échanges commerciaux et culturels, contribuant à son rôle en tant que centre économique et culturel important depuis son établissement au VIIe siècle. Elle est reconnue pour son riche patrimoine architectural islamique, notamment avec la Grande Mosquée de Kairouan, qui est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. La ville, en raison de sa position centrale et de son histoire millénaire, demeure un site d’une importance culturelle et architecturale significative dans le contexte de la Méditerranée et de l’Islam.
La ville de Kairouan est dotée d’une identité spécifique sur le plan historique, social, urbain et architectural. Elle fait partie des sites les plus riches en Tunisie et au Maghreb. Le contexte médinois est le noyau de la ville et le berceau de plusieurs identités il reflète le mode d’habiter spécifique aux kairouannais et leurs pratiques habitantes.
L’organisation du noyau médinal émane d’un savoir-faire ancestral qui est une forme d’adaptation spécifique au climat, à la culture, aux traditions, à la religion et aux besoins des usagers. Le système introverti de la maison traditionnelle à patio est issu d’une relation dialectique entre tous ces paramètres à la fois.
L’habitat traditionnel à la médina est rattaché à son cadre urbain. L’ensemble de ces maisons avec la hiérarchie des différentes fonctions nécessaires engendrent l’organisation urbaine de la médina. Chaque coin, chaque espace véhicule un vécu et un sens.
Les Kairouannais se caractérisent par un mode d’habiter spécifique, une convivialité, cordialité. Ces relations chaleureuses sont favorisées à travers des espaces de rencontres et d’interaction. L’organisation spatiale de la médina favorise cet échange et permet l’interaction des habitants de différentes classes sociales.
Nos ancêtres ont réfléchi leurs besoins spatiaux sans négliger la beauté de leurs œuvres. Et ont conçu l’habitat de façon qu’il dépasse le simple abri pour devenir une manière de s’identifier au lieu.
Chaque espace habité est conçu pour répondre à un besoin spécifique. Sa configuration spatiale n’est que le miroir du mode d’habiter et du vécu de l’usager. Aujourd’hui vu les changements socio-culturels et économiques l’habitat traditionnel semble incapable de répondre aux besoins actuels des habitants qui sont en perpétuel changement.
Beaucoup de facteurs entrent en jeu dans la production de l’habitat qui amènent à une production standard empêchant l’appropriation spatiale chez les usagers. Contrairement au tissu médinal, Le “nouveau” type d’organisation spatiale a généré une rupture des relations sociales, caractérisées par l’anonymat, l’indifférence, l’attitude blasée et l’individualisme. Une lecture critique de la situation actuelle qui a mené à ce type de déséquilibre parait nécessaire.
Le fait de faire de la ville un symbole d’intégration des nouveaux modèles génère une dichotomie marquée entre le “nouveau” et “l’ancien”. L’hétérogénéité des langages architecturaux utilisés de nos jours, les mutations sociales, architecturales et urbaines ont entraîné une grande diversité des problèmes affectant la ville de Kairouan.
L’habitat qui se produit aujourd’hui à Kairouan est standard, stéréotypé ne répond pas aux besoins contemporains des kairouannais qui n’a aucun ancrage par rapport à sa riche histoire, au mode d’habiter des kairouannais, aux savoir-faire ancestraux, aux paramètres climatologiques de la région. Contrairement à la médina, l’organisation urbaine d’aujourd’hui ne favorise pas l’interaction sociale entre les habitants, Nous constatons l’affaiblissement des liens sociaux.
Bien que cet habitat ‘moderne’ procure un certain confort par rapport au mode de vie d’aujourd’hui, il n’est pas propice à l’ancrage ancestrale de la ville de Kairouan. Après la lecture et l’analyse de cet héritage dans toutes ses dimensions sociale, architecturale, culturelle ainsi que sa métamorphose aujourd’hui, nous devons nous questionner sur :
1- Quelle architecture et urbanisme peut-on proposer à Kairouan afin de réconcilier la ville avec son environnement, en tenant compte des leçons du passé et en s’adaptant aux différentes mutations sociales et urbaines de l’actualité ?
2- Comment assurer la symbiose entre l’habitation et l’urbain tout en répondant à l’évolution du mode de vie des kairouannais ?
Méthodologie
Pour aboutir à notre objectif, nous avons fait une analyse de cet héritage dans toutes ses dimensions sociale, architecturale, culturelle ainsi que sa métamorphose aujourd’hui. Nous avons adopté une méthodologie qui se développe en quatre parties :
1- La première partie est un voyage temporel vers l’histoire de Kairouan pour faire l’analyse du tissu médinal sur trois échelles : l’échelle de la médina, l’échelle de l’habitat, et l’échelle architectonique. Cette lecture analytique de l’identité de Kairouan nous a permis de dégager une synthèse concernant les différents ancrages sur le plan urbain, social et architectural.
2- Dans la deuxième partie, on a fait l’étude des nouvelles typologies architecturales et les changements faits par les habitants pour adapter l’espace à leurs besoins actuels. Cette étude vise à saisir les nouvelles exigences sociales et spatiales des habitants.
3- Dans la troisième partie, on a réalisé une lecture référentielle de quelques projets d’habitations qui ont fait un essai pour s’imprégner du contexte, afin de comprendre le processus de conception et de dégager les concepts clés.
4- La quatrième partie est le fruit de tout ce travail, ça va être le récipient où on va appliquer les concepts dégagés dans un projet architectural et urbain. Elle concerne le contexte spécifique d’intervention, les éléments programmatiques, la conception architecturale et urbaine offrant une image contemporaine tout en s’imprégnant de l’identité de Kairouan.
La Medina de Kairouan incarne un précieux héritage architectural, urbain et social qui reflète l’interaction de L’Homme avec son milieu environnant, cette interaction engendre le génie du lieu. Ce lieu est le miroir qui reflète l’identité d’une communauté : il raconte leurs histoires et leurs modes d’ancrages.
Ce projet de mémoire vise à présenter une analyse critique de notre héritage urbain et architectural et son évolution à travers le temps, en notant son adaptation aux besoins et aux modes de vie d’aujourd’hui. L’objectif était de s’inspirer de l’âme de la médina de Kairouan pour créer un habitat qui répond aux besoins des kairouanais d’aujourd’hui.
Le projet : Vers un Habitat adapté à Kairouan aujourd’hui
Il s’agit de réfléchir à un système qui reprend les concepts dégagés dans la médina à savoir, un système groupé, en reprenant les avantages de l’organisation spatiale urbaine de la médina :la hiérarchie des voies, des rues étroites à l’intérieur du quartier pour favoriser la circulation piétonne, et renforcer les relations sociales. Le parcours est ponctué de zones ombragées tel que les sabats (passages couverts). Le tissu est dense avec une irrégularité des parcours stimulant un sentiment de découverte similaire à celui de la médina.

C’est un quartier composé par des logements groupés avec tous les équipements nécessaires à l’habitant, les commerces de première nécessité, la grande mosquée du quartier, des espaces de rencontres et de loisirs, et un jardin d’enfant.


La conception du logement va se baser sur l’introversion. L’élément de base de l’organisation du logement serait le patio, qui va prendre différentes formes : centré ou bien excentré. On ne passe plus par le patio pour aller d’un espace à un autre mais par des circulations internes à l’habitation. Ce patio va être aussi un espace de vie, c’est un lieu de sociabilité pour la famille. L’entrée en chicane va constituer un filtre entre l’espace extérieur et intérieur pour préserver l’intimité de la maison. (C’est la réinterprétation de la maison traditionnelle kairouanaise).

Tenant compte les besoins contemporains des habitants et l’évolution de la famille, on a conçu nos logements de façon qu’ils soient évolutifs dans le temps à l’horizontal et à la verticale.

Nous avons fait aussi une réinterprétation de l’expression architecturale de la médina pour créer un langage architectural à la fois moderne mais qui reflète l’identité de Kairouan. On a pris l’exemple du ganaria (moucharabieh) et on l’a utilisé d’une manière moderne : c’est un dispositif qui filtre la lumière, préserve l’intimité on l’a utilisé comme une protection pour la terrasse ou la fenêtre.
Même au niveau de la grande mosquée du quartier on lui a donné une image moderne tout en s’inspirant de la grande mosquée de la médina de Kairouan revêtu en pierre (matériau traditionnel) avec une blancheur à l’intérieur. (C’est comme si on voit le moderne né du traditionnel).

On est allé jusqu’au bout dans la réinterprétation de l’identité de Kairouan pour penser à la décoration de la maison à patio à l’intérieur : les espaces sont modernes avec une touche traditionnelle : on trouve un revêtement mural inspiré du motif du tapis traditionnel kairouannais brodé à la main. Le patio qui est revêtu avec de la faïence inspirée de la faïence traditionnelle.



Le projet présente une dimension durable : c’est un quartier où il ya absence de voitures, à l’intérieur des rues étroites qui favorisent la circulation piétonne, les matériaux utilisés sont le pisé (les murs sont des murs de 40 cm double cloison en pisé).




Travaillant ce sujet passionnément, le projet de mon mémoire de fin d’études a gagné la 1ere place dans le concours de l’architecture identitaire en Algérie, c’est une compétition qui vise à orienter la pensée architecturale dans les écoles et instituts algériens vers une approche qui lie le projet architectural à la question de l’identité culturelle, tout en proposant de nouvelles perspectives pour relever les défis intellectuels. J’étais invitée pour présenter mon mémoire d’architecture à l’institut d’architecture et des sciences de la terre SÉTIF 1, en Algérie pour les étudiants de 2éme année master architecture. J’étais invitée aussi à l’ENAU par Mme Amel Hammami Montassar, maître de Conférences HDR en sociologie à l’ENAU, pour présenter mon projet de mémoire pour les étudiants de 5éme année architecture.
Vous pouvez visualiser le projet à travers cette vidéo récapitulative
