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Lecture technique de la mine de Djérissa

by Archi Mag

Texte de Omar Khazri, ingénieur à la mine de Djérissa

La mine de Djérissa dévoile d’un siècle d’histoire industriel, une exploitation fascinante où la géologie dicte sa loi et l’ingénierie humaine orchestre une extraction millimétrée, entre ciel ouvert et galeries profondes. Crée en 1907, la mine de fer de Djérissa est bien plus qu’un site d’extraction, c’est un système complexe, une architecture sculptée dans la roche où chaque niveau, chaque galerie et chaque machine répond à un impératif double ; épouser les caprices du minerai et assurer la sécurité des hommes.

Introduction

À 50 km au sud du Kef et 220 km de la capitale, le djebel Djérissa dresse sa silhouette singulière qui raconte une histoire incessante entre la terre et la technique. Ici, l’architecture n’est pas de pierre dressée vers le ciel, mais de vide organisé dans la profondeur. La mine de Djérissa, en activité depuis 1907, fonctionne comme un organisme aux multiples systèmes vitaux ; perforation, abattage, transport, aérage, exhaure. Chaque composant, de la pelle au treuil, forme un écosystème industriel d’une fascinante complexité.

Le cadre ; Un diapir, six trésors

Le massif de Djérissa, d’une superficie d’environ 5 km², appartient à l’Atlas septentrional tunisien, région caractérisée par ses structures diapiriques à cœur triasique. Ce phénomène géologique unique, véritable moteur de la minéralisation, a donné naissance à un dôme anticlinal percé de failles (NE-SW, NW-SE, N-S). Cette intense activité tectonique a engendré non pas un, mais six gîtes minéraux, dont le fer est la ressource phare. Cette géologie détermine les méthodes d’exploitation, imposant aux ingénieurs une lecture fine et respectueuse de cette spécificité.

Minéralisation ; Le dessin capricieux du minerai

À Djérissa, le fer ne se laisse pas prendre aisément. Il se présente sous trois formes morphologiques distinctes, chacune dictant une approche bien déterminée :

  • Les amas : Corps aux contours irréguliers, disséminés dans la roche.
  • Les couches stratiformes : Le minerai se substitue aux bancs de calcaire ou de grès, suivant le plan de stratification.
  • Les filons : Minéralisations linéaires comblant les fractures et failles.

A ciel ouvert ; La méthode hybride

Sur le flanc de la montagne, l’exploitation en découverte suit une méthode mixte, commençant par une fosse emboîtée avant de progresser par tranches horizontales. Un ensemble d’engins puissants et spécialisés s’y déploie :

  • La Perforation : Réalisée par un engin automoteur sur chenilles. – L’Abattage : 30% par explosifs (type ANFO), 70% par ripage au bulldozer.
  • Le Chargement : Prise en charge par des pelles hydrauliques.
  • Le Transport : Confié à des dumpers évoluant sur des bermes à 12% de pente maximale.

L’univers souterrain ; L’architecture de la profondeur

Le cœur battant de Djérissa est sous terre. Entre le niveau 565 m et le niveau 700 m, la mine déploie une infrastructure aussi précise qu’une horlogerie. C’est un monde à part, organisé en strates fonctionnelles ;

  • Au Fond (Niveau 565 m) : Un système pneumatique de chargement, une voie ferrée de 500 m, une station de pompage pour l’exhaure des eaux. Le minerai, abattu dans les galeries, est chargé puis versé dans des cheminées de verse pour atteindre ce niveau crucial.
  • La Liaison Vitale : Un treuil mécanique à commande électrique, pilotant deux cages, assure la navette verticale des wagons de 4 à 5 tonnes entre les niveaux. En cas de panne, des échelles de secours forment le filet de sécurité absolu.
  • Le Carreau (Niveau 700 m) : Point de jonction avec la surface. Une locomotive électrique tire les wagons sur 998 m de voie avant leur culbutage dans le concasseur primaire à mâchoires, suivant des convoyeurs à bandes jusqu’au crible et concasseur secondaire à marteaux.

Les systèmes vitaux ; Aérage, énergie et sécurité

Une mine est un être qui respire. Un gigantesque ventilateur au niveau 695 m assure l’aérage constant des galeries. Un centre d’air comprimé alimente les perforatrices et les systèmes de mise en cage. La circulation des hommes et des engins s’effectue par des rampes d’accès soigneusement tracées entre les différents niveaux. Chaque élément, de la station de pompage au réseau de rails, participe d’une chorégraphie industrielle où la sécurité et l’efficacité sont indissociables.

Conclusion

La mine de Djérissa est un livre ouvert sur l’ingénierie minière tunisienne. Elle constitue un témoignage concret de la symbiose possible entre une ressource naturelle, une technologie maîtrisée et le génie de l’organisation spatiale ; Plus qu’un site d’extraction, elle incarne une histoire, une technicité et un patrimoine. À l’heure où la Tunisie repense ses ressources et leurs modes de valorisation, Djérissa demeure un modèle d’organisation, d’adaptation et de savoir-faire.

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